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Ça parle clairement de métro

Metro pas, quoi

17 Feb 2011 à 2:11 80 commentaires

Je suis frappé d’une malédiction.

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Enfin, je suis fautif à la base : Je suis un mec pas ponctuel. Genre, une insulte à la ponctualité.
Mais je possède désormais une excuse, cette malédiction.

Ou alors, c’est le Dieu de la Ponctualité qui, vener de me voir l’insulter jour après jour, m’a jeté un sort.

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Car voyez vous, durant des années, j’ai toujours eu le chic pour chopper mes (avions, trains et) métros pile-poil au bon moment.

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Genre, je débarque sur le quai et paf, le métro arrive.
Naturel, winner attitude, synchro Parker Lewisienne, Tarzan allant de lianes en lianes, avec grâce et fluidité.

Un pouvoir cependant inutile, puisque je partais et donc arrivais tout de même en retard.
Je me dis “tant pis”, l’important comme dirait Chabert, c’est d’être champion du monde. De quoi ensuite, c’est accessoire.
“Gâchis”, a du se dire le Dieu de la Ponctualité.

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Du coup et du jour au lendemain, c’est l’inverse qui s’est passé : Je me suis mis à louper TOUS mes métros.

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Du genre j’approche du quai et je croise des gens qui remontent l’escalier en sens inverse, signe que le métro a déjà déchargé son lot d’usagers et vient de partir.

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Ou alors je l’entends arriver, je fonce à travers les couloirs, arrive en drift sur le quai, portes encore ouvertes.
Mais elles se ferment au dernier moment et me laissent en sueur, le souffle court et offert au regard moqueur des autres passagers embarqués, qui partent doucement. Ce moment semble toujours très long.

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Etrange sensation, c’est comme si mon talent de choppage de métro ne m’avait pas été retiré, mais juste saboté, très légèrement décalé : j’arrivai pile au bon moment, j’arrive désormais un poil trop tard. Ca se joue à pas grand chose, mais ça change tout.
Subtile, cher Dieu de la ponctualité. ET BIEN VIL DE TA PART.

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Et puis, il y la cerise sur le gâteau : le délai. Généralement, les métros parisiens passent entre toutes les 2 et 4 minutes.
Mais quand je loupe le mien, ce n’est pas à moitié : on passe allègrement la barre psychologique des 5 minutes, qui te ramènent au temps où tu payais cash quand tu loupais un RER ou un TER.

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Et glaçage sur la cerise sur le gateau, troisième couche d’inception, c’est le délai entre ton prochain métro et celui d’après : plus court ! Genre tu attends bien tes 6 minutes, mais après c’est la fête : à peine 2, 3 minutes.

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Vous savez, c’est comme faire la queue à l’unique caisse d’un supermarché ou au seul guichet ouvert d’un bureau de poste. C’est interminable.
Et lorsque c’est enfin votre tour, en voilà deux autres qui ouvrent par enchantement et bim, tout le monde derrière vous en profite.
Ca a bien galéré pour vous, jusqu’à vous et ensuite, fiesta. ACHARNEMENT, RAGE !

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Du coup, les gens ne veulent plus trop prendre le métro avec moi. Ils ne me croient pas au début, lorsque je leur expose ma malédiction pour expliquer mon retard.
Mais tôt ou tard, ils font un trajet en ma compagnie. Et ils comprennent. Leur douleur.
Aujourd’hui, je voyage seul. On me fuit comme un pestiféré.

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Tous les jours, je vois des métros partir à quelques mètres de moi, des portes se fermer devant moi, des voyageurs en contre-sens me confirmer ma shkoumoune.

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Et sur les quais, bah j’attends. En cumulé, facilement 20 minutes par jour. Je re-re-relis Eurosport, j’éponge Twitter, je récite Facebook, je “vous avez 0 messages non-lus” à gogo. Et j’ai encore du temps pour faire un point sur ma vie.

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Du coup, depuis quelques semaines, j’arrive sur le quai souvent vide (bah oui, les gens viennent de partir), je me dirige vers le panneau d’information et je prends en photo mes meilleurs “chronos” : une attente bien longue + une attente bien plus courte pour les gens d’après.

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Ca m’occupe un peu de mon temps de toute manière déjà perdu – et ça me fait des preuves pour mes problèmes de ponctualité.

Au moins, je n’ai plus à mentir pour expliquer mes retards. La Vérité, maigre compensation pour les retardataires maudits.

Bonus :

Maxime nous envoie de bien belles prises

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Je monte rapide dans le métro, dans un petit saut, juste avant la fermeture des portes.

Tu es déjà posée, assise droite sur le strapontin de bout de wagon. Genoux serrés, sur pointe de pied, tu vois débarquer cette racaille qui s’est engouffrée dans le wagon à la fermeture des portes, frôlant les gens, enchaînant dans la foulée un crash dans le strapontin en face du tiens.

C’est vrai que je ne suis pas habillé du plus chic, aujourd’hui. Il fait froid et je mon typical outfit vois-tu : gros bonnet noir, sweat à capuche gris, veste à capuche grise, sac-à-dos et énorme jogging Carhartt qu’à côté le pantalon d’Aladdin, c’est un slim. Sous mes amples vêtements, tu ne devine pas vraiment mon visage (lorsque l’on ne voit pas mes yeux, peu de gens me devinent asiatique), mais tu sais que je suis crevé, affalé sur mon carré de simili-cuir. Tu me dénigres déjà un peu et je m’en rends vite compte. Pas de soucis. Le matin, je ne ressemble à rien parce que de toute façon, j’ai envie de mourir tellement je suis mal.

En reniflant ma petite crève, j’enfourne mes écouteurs dans les oreilles et me réveille. Je lève les yeux et te vois, jeune fille propre sur elle. Cheveux tirés, IT bag, beret vintage et veste genre The Kooples. T’es mignonne, tu as envie de surnager dans la vie parisienne et surtout, tu déteste ce métro, le métro. Plus tard, quand tu auras réussi, ce sera Vespa/Smart/taxi. Les racailles comme moi qui te mattent dans le métro, c’est une motivation quotidienne pour faire ton trou vers la surface.

On est là, face à face, sans vraiment se regarder, juste à jauger d’un oeil habitué un stéréotype du metro parisien. Pour couronner le tout, j’écoute la seule chanson qui me fait monter le volume d’un cran à chaque couplet/refrain : Truly Yours de Diz Gibran. Fantastique morceau. Les aigüs doivent passer à travers mes intras, et merde : encore ces lascars qui te polluent les oreilles le matin avec leur shriiii shriiii qui est censé être de la musique.

Je ne suis pas une racaille, je suis un putain de petit parisien journalisto-photo-blogger, vois-tu. Tu es loin de te l’imaginer, et franchement ça me plaît bien comme ça. Truly Tours, ma tête bouge en rythme. Deux autres stations comme ça. Face à face, la supposée racaille affalée et la minette resserrée.

Et puis, la vieille SDF monte à son tour. Elle vend son guide des bons restos parisiens à moins de 10 euros. Entre nous deux, elle fait son annonce, cherche du regard. Personne ne bouge, yeux dans les iPhones, yeux dans le vide, mâchoire verrouillée. Moi, je cherche mon porte monnaie dans mon sac-à-dos, le trouve et le sors. Et là, tu tiques.

C’est quoi, ce truc.

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Bah quoi, c’est mon porte monnaie ultra kawaii en forme de tête de lapin rose, quoi. Déjà qu’il continue de faire de l’effet sur mes potes, je ne doute pas un instant que de le voir sorti de la main d’un supposé b-boy, ça fait grosse faille dans la (ta) Matrice. Je pioche des pièces et les donne à la dame, accompagnées d’une petite phrase et d’un sourire :

Toutes mes excuses madame, je n’ai pas assez pour vous acheter le magazine. Bonne journée !

La SDF me prend les pièces et me rend le sourire, puis s’éloigne vers l’autre bout du wagon. Toi, tu n’as pas bougé et là, tu es bouche bée. Tu ne t’en cache même pas face à moi. C’est quoi, cette racaille fringuée comme, comme une racaille quoi, mais avec un porte monnaie style Hello Kitty et doux comme un agneau avec la vieille SDF ? Ca ne turbine pas encore dans ta tête car là, tu ne fais pas le lien. D’un point de vue cognitif, ya coup de trafalgar. D’un autre côté, comment deviner que je me tiens depuis quelques temps à un code de respect envers les SDF ?

Toujours jambes serrées mais avec les doigts qui se frottent désormais nerveusement, tu m’étudies, je suis ton Sudoku, ton occupation de trajet vers le boulot du jour. Je me suis ré-affalé, j’ai toujours cette pose très classe du mec jambes trop écartées, mon sifflet de Hip-Hop transpire toujours de me écouteurs et mes fringues sont toujours taillées 3 tailles au dessus. Merde il va au sport ? Nan, pas possible, son sac-à-dos est vide, il n’a pas d’affaires de rechange. Il a fait un déménagement ? Niet, on est jeudi matin, et il a l’air de tenir à ses grosses fringues…
Tu simules des cas crédibles, des profils pendant que je matte dans le reflet de la vitre ton visage songeur et ton front qui trahit le début du turbinage mental. Séquence Profiling comme sur France 2, bonne chance mademoiselle.

J’augmente encore le son, me nettoie ouvertement une dent avec la langue, que c’est classe, tu luttes grave pour me cerner. Et puis j’ouvre mon sac à dos, en sors mon Kindle DX, me redresse d’un coup et lis avec application mes posts de Daria Marx en retard. Derrière mon écran, je jette un coup d’oeil dans le reflet sur ma gauche et vois tes yeux plissés, ton buste carrément penché en avant. Tu veux un microscope ?

Mais il a sorti quoi, le mec ? C’est quoi ce truc ! Et en plus son voisin de strapontin est tout aussi curieux que moi. C’est un livre électronique, c’est comme ça alors ? Mais putain, c’est quoi ce mec ?

Juste un mec qui cultive ses cultures, sans compromis. Un mec qui ne cherche pas à fuire les cases mais qui marche juste un peu trop sur le bas-côté de tes autoroutes psycho-sociales bien tracées. Station Bastille, je range le Kindle, m’apprête à me lever et croise ton regard. Tu as repris ta pose initiale mais tu ne caches plus ton incrédulité face au mec sans forme et sans colonne vertébrale identitaire qui te fait face. Qui suis-je ? Un sans-abris excentrique, un homo en plein trip bad boy, un geek qui aime socialiser avec les SDF ? Un mec raffiné qui a fait son running ? Ouais, c’est ça, ça ne peut-être que ça. Bien joué monsieur, je suis tombée dans le piège. Bien sûr le running, je retiendrai la prochaine fois.

Je devine que tu as enfin posé une étiquette sur mon cas car ton visage se relâche : Te voici soulagée, ta vie est restée en ordre, le métro ce sont des profils, rien que des profils, pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heure.

Alors, je te regarde et, rassemblant lentement mes jambes pour me lever et quitter le wagon, je déclenche un énoooorme reniflement.
Du genre bien bruyant, consistant et senti, bouche ouverte. Yerk approval. Puis je me lève et me casse de la rame avec un dernier regard sur ton visage, re-figé. Ce geste tellement vulgaire, c’était l’ultime et fatal contre-pied à ta certitude. Tu es perdue, j’ai donc gagné.

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(nb : suite à certaines de vos réactions, je précise : j’étais tout seul à fond dans ma tête, d’où le ton super poseur one-again. J’adore me faire ces trips dans le métro. Et mademoiselle, je t’ai bataille-de-regard owned, stout !)

Aujourd’hui, dans le métro 6, je suis fatigué. Je me trimballe beaucoup de matos photo du shooting d’hier : 3 appareils photo, un trepied, 3 objectifs, flash, accessoires… Sans compter mon sac habituel de freelance : laptop, chargeur, affaires etc.
J’ai oublié mon portefeuille sur le lieu du shooting et ai dû donc acheter un ticket à l’arrach’, je loupe une station bref, pas la joie.

Du coup, je me connecte pour passer le temps sur l’un de mes blogs favoris : Secret Défense

Il est question aujourd’hui de la confirmation que Nicolas Sarkozy va obtenir “son” Air Force One, le fameux avion présidentiel que le monde entier est censé envier au Américains. Note : 280 millions d’euros, à remettre dans le contexte d’un budget global de 101 milliards d’euros alloués à la Défense sur les 6 prochaines années.
Les commentaires sont fermés et je me dirige donc vers le billet initial qui évoquait ce projet, alors encore confidentiel. Les commentaires sont ici nombreux et évidemment, rageurs. On y parle beaucoup de ce Président bling-bling, gâté et irrespectueux de son pays qui connaît la crise.
Le projet Air Force One dans son ensemble est bien sûr plus complexe et raisonné qu’il ne le laisse penser, mais tout de même, chaque mouvement de Sarkozy semble prendre des allures de gifle pour le pays auquel il est censé donner l’exemple.

C’est à ce moment que le SDF craque, au milieu de la rame de métro. Je ne l’avais pas vu monter, à la station Nationale, ou Chevaleret. Pour ceux qui empruntent rarement le métro parisien, sachez que les SDF font partie intégrante du voyage, c’est comme cela. Vendant des journaux, jouant de la musique ou récitant machinalement une vie de misère, ils font tristement partie de meubles.
Avec l’habitude, on commence à les ignorer, on se concentre sur sa musique, sa lecture, sa moue de parisien grincheux. Un sommet de civilisation.

Je lisais donc mon blog et cet homme, avec le recul, je l’avais vu Tout le monde l’avait vu. Il est monté dans ma vision périphérique, il a tendu et vendu son journal dans mon audition inconsciente. Et il a enfin obtenu mon attention, l’attention de tous les voyageur lorsqu’il a craqué.
Je ne me rappelle plus des premières phrases.

“ALORS VOILA, VOILA. C’EST CA, LA FRANCE ? PAS UN REGARD, PAS UN SOURIRE ? JE SUIS HONNÊTE, JE ME BATS POUR TENIR, JE VENDS CES JOURNAUX TOUS LES JOURS”

Pas une réaction. Enfin, pas une réaction visible. Evidemment, tout le monde le regarde, le plus discrètement possible. Je sens quelques machoîres qui se serrent, mais personne ne bouge d’un poil.

“ET RIEN. RIEN ! VOUS VOUS EN FOUTEZ, HEIN ? HIER, J’AI VENDU CES JOURNAUX PENDANT 10 HEURES ET J’AI QUAND MÊME DORMI DEHORS. VOUS LE VOYEZ, LE FROID DEHORS, VOUS IMAGINEZ LA TEMPERATURE ??”

Le métro 6 est aérien, et nous montre le ciel blanc d’hiver, le temps gris. J’ai encore des frissons de mon trajet jusque la station. Sur les derniers mots, la voix de l’homme s’est légèrement brisée : il commence à pleurer, mais reste digne. L’homme empoigne soudain les journaux qui se trouvaient dans son sac et les jette au milieu du wagon. Pas un bruit, autre que celui du papier froissé.

“VOILA, PRENEZ-LES, CES JOURNAUX, PRENEZ-LES ILS SONT GRATUITS, JE M’EN FOUT CA NE SERT A RIEN”

Il se dirige vers le fond de la rame où je me trouve et se retourne alors pour asséner avec véhémence :

“CONTINUEZ VOTRE VIE, IGNOREZ MOI, MAIS VOUS ALLEZ VOIR CE QUE JE VAIS FAIRE ! AVANT CE SOIR, JE VAIS EN ATTRAPER UN COMME VOUS, ET JE VOUS LE DIS : CE SERA LUI, OU MOI”

J’ai un haut le coeur mais ne laisse rien transparaître, aussi minable que les autres voyageurs. Il parle de survie, d’un truc animal et hors de toute forme de règles, de loi, de civilité, quelque chose hors de notre champ des possibles, nous gens bien dans la vie qu’on nous propose.

“Ce sera lui ou moi” : ses paroles auraient pû être celles de la colère, mais la tristesse de son regard et la détermination de sa voix font tout tomber : cet homme est à bout, cet homme se trouve dans une impasse totale. Une illustration bien vivante de ce que nous ne voyons en général qu’à travers les médias, de manière purement intellectuelle. La vision de cet homme, son cri de détresse nous ramènent brutalement à la vraie vie, celle avec des sens.

L’homme se laisse tomber dans le strapontin en face de moi, la personne assise à côté s’écarte comme elle peut. Il laisse choire son sac à dos et prend son visage buriné dans ses mains. Il doit avoir 40 ans.
Ses sanglots silencieux toujours enfouis dans ses paumes, ses doigts qui grattent lentement sa tête, ses chaussures aux lacets fermement serrés me présentent un homme digne le matin, perdu le soir.

Une, deux stations, il se tient toujours le visage, dans un slience d’eglise. Des voyageurs descendent, d’autres montent en enjambant son sac à dos, son voisin a désormais repris sa lecture et je le regarde. Face à face, un mec chargé de 3 appareils photos et un homme le visage dans ses mains. C’est indécent.

Je veux capter son regard et en même temps, je me sens tellement ridicule et insultant, chargé comme une mûle de produits de consommation haut de gamme, de mes vêtements de marque, de mon téléphone qui affiche Libération et de ma molle indignation face à la dernière lubie de mon Président, de son Président aussi. Mais comment détourner le regard, ce coup-ci ? Je cherche silencieusement son attention.

Si j’ai oublié mon portefeuille, j’ai toujours mon porte monnaie, je le sors et le vide de ses pièces maladroitement, comme un enfant qui rendrait les billes qu’il a volées. L’homme se tient toujours la tête. Je devine la tristesse infinie de son visage, l’impasse dans laquelle il est, mais je sais aussi que sa réalité dépasse la plus triste de mes imaginations.

Je suis révolté, mais ce qui me révolte encore plus, c’est qu’en sortant, je commencerai à oublier, comme la plupart des gens oublient, pour ne pas déprimer eux-même, pour ne pas faire face. Notre argument massue ? “Que peut-on y faire, ça va changer quoi.” Imparable. On donne parfois du rab’ de monnaie, à manger, une promesse de don. C’est notre B.A et cela nous permet de rester “propre et digne” devant le miroir, quand certains quémandent de l’argent pour rester “propre et digne” tout court.

Ma station arrive, je dois partir, je ne sais pas comment lui donner cet argent. Il y a à peine 6 euros.

Monsieur…” … Il ne réagit pas.
Monsieur… Monsieur ? Prenez cet argent… Je suis désolé…” Je lui glisse les pièces entre les doigts, sa main esquisse un refus, j’insiste. Il lève sur moi son visage émacié mais fier, ne sourit pas, j’ai encore plus honte.
Je me lève et lui dit “de ne pas perdre espoir, ne perdez pas espoir“.
Il ne me regarde pas et bougonne quelque chose de négatif, que je n’entends pas mais que je comprends bien : dans la marée des gens indifférents à son sort, il y a ceux qui ne valent pas vraiment mieux mais qui se révèlent assez faibles pour donner de l’argent sur ce genre de coup d’éclat. Il a raison : j’aurais pu me considérer comme vraiment généreux si j’avais aidé cet homme avant ses larmes, avant son volte face dans cette rame de métro. C’est assez minable, ce que je viens de faire : J’ai l’impression de donner un sucre à un chien qui crève de la rage.

Les portes se ferment, je me retrouve sur le quai dans le flot des gens pressés et pressés d’oublier ce qu’ils ont vu. Je reprends la marche de ma vie avec ce reflexe de survie : ce n’est pas ma faute, je n’ai rien fait de mal, c’est la société etc.
Le raisonnement est petit, mais je sais qu’il prévaudra en moi assez vite, c’est comme ça. En chemin, je me demande comment du coup, je vais acheter d’autres tickets de de métro pour aller chercher mon portefeuille tout à l’heure.

Et je retrouve un billet de 50 euros, reçu pour mon anniversaire. En moi, le débat est impitoyablement rapide : “Tu aurais pu lui donner le billet”. “Nan, ça se fait pas de donner 50 euros pour un SDF”. Le débat est clos, la conclusion évidente : les pauvres, il faut respecter leur condition de pauvres et leur donner des pièces : c’est l’usage, enfin.

Parce que rien n’est parfait et parce qu’aucun système ne peut emmener tout le monde avec lui, des gens comme cet homme ne peuvent accéder à notre conscience ou notre attention que le temps d’un instant, un pic ponctuel d’empathie, de rage ou de honte.
Il y a des gens qui se démènent tous les jours contre ça. Il y des gens qui s’en foutent. Et il y a, au milieu, la masse de gens comme moi à la générosité à géometrie variable, donnant suivant leur humeur, la situation, la culpabilité, l’impact. Bienvenue dans une société du spectacle qui vous laisse le choix : lui, ou vous.